Chercheurs, médecins, représentants de patients et industriels ont de nouveau été réunis par l’IHU ICAN et la Fédération Française de Cardiologie, le 22 janvier 2026 dans le but de faire régresser les maladies cardiovasculaires en France.
Le point d’orgue de ce colloque organisé au Ministère de la santé était la prévention ; les échanges de compétences et d’expériences ont permis de statuer sur les enjeux et la faisabilité. Désormais, il faut convaincre les pouvoirs publics d’investir massivement dans des programmes ciblés et dans la recherche pour que ces maladies se conjuguent au passé.
Découvrez ci-dessous la synthèse des riches échanges de cette journée !

L’urgence d’un plan cœur national

Le poids des maladies cardio-métaboliques sur la santé des Français et le système de soins est devenu insupportable.
Il s’agit de la seconde cause de mortalité en France après le cancer, et chacun sera concerné un jour ou l’autre. Non pas qu’il n’y ait pas de progrès médical. Au contraire, il y en a eu beaucoup. L’amélioration des traitements a été remarquable aux XXe et XXIe siècle et le nombre de décès s’est effondré passant d’environ 320 cas pour 100 000 habitants dans les années 1955 à une soixantaine en 2022 soixantaine en 2022[1].
« La mortalité par infarctus du myocarde était d’environ 40% en 1986, elle est aujourd’hui de 4%. On peut parler d’une énorme success story » rappelle le Pr Philippe-Gabriel Steg, Chef du Service de Cardiologie à l’Hôpital Bichat.
En Europe, la France est même l’un des pays ou le taux de mortalité par maladie cardiovasculaire est l’un des plus bas. Mais aujourd’hui, la chute est enrayée. La mortalité ne diminue plus et même, elle réaugmente légèrement alors que les principaux facteurs de risque sont connus : hypertension, hypercholestérolémie, obésité, stress ou encore sédentarité.
L’une des raisons est le vieillissement de la population avec plus de 70% des personnes de 80 ans ou plus porteuses de maladies chroniques. Mais ce n’est pas la seule explication car les maladies cardiovasculaires tuent bien avant cet âge et les femmes font par exemple de plus en plus d’infarctus du myocarde avant 65 ans. Sur la dernière décennie, une augmentation des hospitalisations a été observée à raison de plus 5 % par an chez ces dernières[2].
Le laboratoire Boerhinger Ingelheim invité au colloque de l’IHU ICAN, a chiffré les enjeux dont il est question :
- Les modélisations effectuées établissent à 45 milliards d’euros le montant des dépenses de l’assurance maladie affectées à la prise en charge de l’ensemble des maladies cardiovasculaires et métaboliques. Soit près de 20% du budget total de cet organisme public et deux fois plus que pour le cancer[3].
- Ces 45 milliards d’euros couvrent plus de 500 000 hospitalisations de patients victimes d’accidents vasculaires cérébraux, d’infarctus du myocarde ou encore d’insuffisance cardiaque, financent la prise en charge de près de 5,5 millions de patients ayant survécu à l’un de ces événements[4]. Et encore, si ces soins couteux permettaient à chacun de rentrer chez soi indemne. Mais c’est loin d’être le cas puisque ces accidents cardiovasculaires laissent le plus souvent des séquelles graves : déficits neurologiques, paralysies, dépendances…
- Comme le résume Franck Mouthon, Directeur de l’Agence de Programmes pour la Recherche en Santé : « En France, on augmente la durée de vie mais pas forcément en bonne santé ».
Peut-on faire mieux ? Oui évidemment. Mais comment ? Tous les acteurs, soignants, patients, chercheurs, industriels, réunis à l’occasion du colloque de l’IHU ICAN se rejoignent sur une stratégie payante, la prévention !

La seule manière de sauvegarder le système de soins et de soulager la santé des individus est bien d’empêcher la survenue des maladies.
« C’est le seul levier majeur à activer, » estime le Pr Stéphane Hatem, Directeur général de l’IHU ICAN. « Mais le terme de prévention est galvaudé. Il craque tant il inclut de dimensions. Il faut faire émerger des solution concrètes, systématiques et personnalisées, des innovations organisationnelles, qui permettent de transformer ce mantra en réalité ».
C’est à ce prix que les pouvoirs publics opéreront ce virage qui est pour l’instant plus que timide. « La prise de conscience existe mais dans les faits seulement 3% des dépenses de santé allouées à la prévention et à l’Inserm seulement 7% du budget fléché vers les maladies cardiovasculaires », rappelle le Pr Gérard Helft, Cardiologue, Président de la Fédération Française de Cardiologie. Autant dire presque rien.
Prouver que c’est rentable
Objectivement, « comment faire de la prévention alors que le pays est exsangue financièrement et est un désert médical généralisé, avec des temps de consultation qui permettent seulement de parer au plus pressé ? », interroge Laurent Borella, Directeur Santé chez Malakoff-Humanis. En effet, la prévention coute cher et nécessite des moyens humains. Il faut dépister, contrôler, informer, accompagner.
Le Pr Isabelle Durand-Zaleski, Médecin, économiste, responsable de l’unité de recherche clinique d’économie de la santé de l’AP-HP ose même rappeler que la prévention n’est pas forcément source d’économies. « Une étude parue dans le prestigieux journal New England Journal of Medicine[5] a montré qu’il fallait mettre les mêmes moyens en prévention qu’en traitement pour gagner une année de vie en bonne santé en population générale. Cela s’explique notamment par les cas de surdiagnostics de maladies qui n’auraient pas forcément évolué à cause d’une prévention trop large, et les surtraitements qui en découlent », explique-t-elle. Préférons retenir de cette étude qui date déjà d’une dizaine d’années que dans le pire des cas, prévenir coute autant que traiter, sauf qu’au moins, la personne reste en bonne santé…
Mais il va falloir faire mieux car cette question du coût de la prévention est très importante. « Si on veut augmenter la pression sur les décideurs publics pour une vraie prévention cardiovasculaire, il faut qu’il y ait un bénéfice économique », clarifie le Dr Caroline Semaille, Directrice générale, Santé publique France. Et tous les initiateurs de projets de prévention ont bien compris que pour faire adopter des mesures efficaces et durables, elles doivent aussi être soutenables. D’ailleurs, les interventions sont désormais presque systématiquement évaluées sur le plan médico-économique.
Aujourd’hui, l’apport des nouvelles technologies et la diversité des interventions, qui s’appuient également sur le maillage français des pharmacies ou encore laboratoires de biologie médicale, permet de tendre vers cet objectif, notamment grâce à des programmes plus ciblés. Et les résultats sont souvent probants. Santé Publique France peut en témoigner.
« Les campagnes de communication coutent horriblement cher, rappelle Caroline Semaille. Pourtant c’est rentable : un euro investi dans l’opération Mois sans tabac fait économiser huit euros au système de soins », illustre-t-elle. Les modélisations du laboratoire Boehringer Ingelheim confirment la rentabilité de la prévention avec, pour un euro investi dans des programmes de prévention cardiovasculaire chez des patients présentant au moins deux comorbidités cardiovasculaires, deux à six euros d’économisés sur quatre ans. La mutuelle Malakoff Humanis en apporte-t-elle aussi la preuve avec son programme Mon Bilan Cardio. Elle propose gratuitement à ses adhérents sans condition d’âge, un bilan de santé avec un médecin, un pharmacien ou une infirmière en pratique avancée. Les volontaires présentant un ou plusieurs facteurs de risque sont ensuite orientés vers un parcours de soins recommandés par la HAS.
« C’est mesurable et déployable, clarifie Laurent Borella. Nous avons financé plus de 50.000 bilans depuis 2022 à raison de 50 euros par bilan. A l’issue de ceux-ci, 27% des patients ont été réorientés vers un médecin pour une prise en charge et 39% ont modifié leurs habitudes de vie. Au final, nous avons observé une baisse de 8% des accidents vasculaires cérébraux, 12% de pathologies coronaires et de 15% de diabète chez ceux ayant effectué ce bilan, par rapport aux autres adhérents n’ayant pas profité de ce programme. Cela représente une économie de 576 000 euros pour le système de soins. Il faut arrêter de parler il faut faire ! »
La prévention primaire, une affaire aussi individuelle que collective

Les jalons d’une prévention qui puisse remporter l’adhésion des financeurs étant posés, quelles sont les leviers d’actions ? L’information et l’éducation. Et ce, dès le plus jeune âge. « Qu’attend-on pour parler santé à l’école », s’indigne le Dr Jean-François Thébaut, Vice-président de la Fédération Française des Diabétiques.
C’est la prévention primaire. Elle consiste à enseigner aux individus les comportements qui protègent leur cœur et leurs artères et cibler une santé cardiovasculaire idéale. L’enjeu est d’autant plus important que d’autres maladies très répandues sont concernées, le cancer, les maladies mentales, les démences… Les recettes sont connues : faire de l’activité physique quotidiennement et éviter la sédentarité, le fameux repère des 10 000 pas par jour est un bon début, manger équilibré et au moins cinq fruits et légumes par jour, arrêter le tabac, limiter la consommation de sel ou encore d’alcool, dormir suffisamment. Un grand nombre de Français a déjà entendu ces messages et savent ce qui est bon pour eux. Pour autant, les taux d’adhésion sont faibles : 40% ne font pas suffisamment d’exercice physique et à peine plus d’un quart mange les fameux cinq fruits et légumes. Au final, seulement 11% de la population française a une santé cardiovasculaire idéale[6].
Des inégalités de sexes et de niveaux socioéconomiques
En outre, les inégalités sont flagrantes entre les sexes et les niveaux socioéconomiques. Les femmes présentent souvent de meilleures habitudes de vie mais meurent davantage des maladies cardiovasculaires que les hommes, étant souvent prises en charge trop tardivement. Les études montrent qu’elles sont moins dépistées, moins traitées, ont des diagnostics d’infarctus du myocarde plus tardifs, alors même que les risques sont importants chez ces dernières en raison du tabagisme, de son association avec la contraception oestroprogestative, de l’augmentation de la prévalence de l’obésité et de la sédentarité.
Mais les écarts sont également gigantesques selon les niveaux d’éducation : seulement 4% des personnes n’ayant pas le bac ont une très bonne santé cardiovasculaire contre 21% chez celles ayant un niveau d’éducation supérieur[7]. Les taux d’obésité et de diabète notamment, sont fortement corrélés à l’indice socioéconomique.
La responsabilité des pouvoirs publics
« L’adoption d’une bonne hygiène de vie n’est pas qu’une question de volonté, loin de là. Les pouvoirs publics ont une énorme part de responsabilité en matière d’accès à la santé. Le prix du tabac en est la preuve : l’augmenter a fait chuter la consommation. Les injonctions sont inutiles, si les personnes plus vulnérables n’ont pas accès à une alimentation saine à prix raisonnable, à des espaces verts et des lieux sûrs pour faire de l’exercice, ou encore à une information claire et adaptée, la prévention reste un vœu pieux », estime Caroline Semaille.
Sans compter les facteurs de risque directement imputables aux politiques publiques, notamment la pollution environnementale. « L’exposition aux particules fines est un facteur de risque cardiovasculaire. D’ailleurs, l’étude épidémiologique ALBANE de Santé publique France destinée à réévaluer l’état de santé des Français a inclus pour la première fois ce paramètre », précise-t-elle.

Toutefois, « les obstacles sont nombreux », rappelle Philippe Gabriel Steg. Les lobbies de l’industrie sont puissants et ont par exemple empêché la généralisation du NutriScore qui permet de choisir des aliments meilleurs pour la santé. Il y a également une certaine désinformation en santé, parfois relayée par des médias très sérieux. « Ce fut le cas de la cabale orchestrée contre les statines il y a quelques années, supposées enrichir inutilement les laboratoires. Or, toutes les études montrent que ces médicaments sauvent des vies à raison de 5 euros par mois de traitement. Ces discours négatifs avaient eu un impact direct sur l’adhérence aux traitements, avec une augmentation de la mortalité[8] », explique-t-il.
La prévention cardiométaboliques doit donc être ciblée et adaptée aux différents publics. C’est ce qui a mis la littéracie en santé sur la table.
Il s’agit d’adapter les messages de santé publique aux compétences des individus pour que les premiers soient compris et retenus selon les milieux sociaux et aux différents âges de la vie. C’est l’objectif du projet Jacardi (Joint Action Européenne) : il consiste à réaliser un état des lieux en Europe et à étudier l’association entre les messages de prévention et l’état de santé des individus.
À quand l’atteinte des objectifs thérapeutiques recommandés ?
Un autre axe majeur de progression consiste à renforcer très activement la prise en charge des personnes qui présentent un ou plusieurs facteurs de risque cardiovasculaire, comme l’hypertension, l’hypercholestérolémie ou encore un diabète.
C’est la prévention secondaire.
Plusieurs travaux présentés à l’occasion de ce colloque montrent que les objectifs thérapeutiques sont rarement atteints, représentant une perte de chance pour les patients de rester en bonne santé.
L’hypertension : encore largement sous-diagnostiquée
« La situation de l’hypertension mérite notamment un cri d’alarme », prévient Philippe Gabriel Steg. Cette affection est très fréquente avec environ 30% des adultes concernés. Pourtant, à peine la moitié des hypertendus connaissent leur hypertension alors qu’elle est responsable de 40% des accidents vasculaires cérébraux et de 45% des maladies ischémiques. Son poids est énorme dans la mortalité cardiovasculaire avec 380 000 hospitalisations imputables par an et 56 000 décès, soit plus de 8% de la mortalité totale en France[9]. En outre, chez les personnes dont l’hypertension est diagnostiquée, à peine un quart est traité de façon efficace afin de ramener les chiffres tensionnels aux objectifs[10]. « Et cet échec n’est pas imputable à la démographie médicale puisqu’il a été constaté que les sujets hypertendus avaient en moyenne dix consultations par an chez un médecin généraliste », observe-t-il. Pareil pour l’hypercholestérolémie. Les objectifs lipidiques sont rarement atteints alors qu’il y a une relation absolument linéaire entre cette anomalie lipidique et le risque cardiovasculaire avec 23 000 décès imputables à l’hypercholestérolémie et 230 000 hospitalisations par an.

Et quelle que soit la maladie, le constat est le même.
« Un quart des insuffisances cardiaques ne sont pas dépistées et près de 600 000 diabétiques n’ont pas connaissance de leur hyperglycémie[11] alors que 20 à 50% feront des complications. La prise en charge survient à l’occasion d’une première complication, or ces prises en charge tardives sont plus lourdes pour les patients et représentent un cout majeur pour le système de santé », insiste le Pr Olivier Bourron, Chef du service de diabétologie de la Pitié Salpêtrière.
L’hypercholestérolémie familiale : une prise une charge trop tardive
Le cas de l’hypercholestérolémie familiale est également très parlant. Et Lionel Ribes, Président de l’association ANHET, pointe du doigt un manque de volonté des pouvoirs publics. Cette maladie génétique multiplie par treize le risque cardiovasculaire à l’âge adulte avec un premier infarctus du myocarde qui survient en moyenne à 47 ans.
« Le dépistage devrait être systématique dans l’enfance comme c’est le cas dans certains pays d’Europe, car la prévention est d’autant plus efficace qu’elle est précoce. Nous le demandons depuis plusieurs années et la Haute Autorité de Santé a enfin inscrit notre demande à son agenda pour l’étudier. Et une fois le diagnostic posé il faudrait pouvoir respecter les recommandations. L’objectif est d’avoir un taux de cholestérol de 0,7 g/l ou moins. Personnellement j’ai été dépisté à 17 ans avec un taux de 4,6g/l qui est ramené à 1,45g/l grâce aux traitements. Mais je ne parviens pas à descendre en dessous car l’accès à un médicament innovant est en panne en France en raison de pénuries, liées notamment à des questions de prix, l’anti PCSK9 ».
Et que dire de la prévention tertiaire.
Une fois que les patients ont connu un premier accident cardiovasculaire, la prise en charge doit être draconienne. Or, une étude Adhereco menée par la Fédération Française des Diabétiques (FFD) montre que c’est loin d’être le cas. « Chez les personnes ayant fait un infarctus du myocarde, seulement 20% des patients sont à l’objectif lipidique », constate Jean-François Thébaut. Et encore les recommandations de la HAS datent de 2012 et visent des seuils de cholestérol bien supérieurs à ceux des recommandations européennes… « Mais qu’on ne s’inquiète pas, une mise à jour est prévue depuis cinq ans ! », ironise Philippe Gabriel Steg.
Corriger ce déficit de dépistage et de prise en charge est indispensable. Il faut une plus large diffusion et utilisation des scores de risque et sensibiliser davantage aux enjeux des objectifs thérapeutiques. Franck Mouthon propose en particulier un financement discriminant en faveur « d’incitations à la performance et à l’impact dans le domaine cardiovasculaire ». Il est également nécessaire de lever un certain nombre de freins, inhérents aux patients eux-mêmes. Margaux Tellier-Poulain, Responsable de projets santé et protection sociale à l’Institut Montaigne, a travaillé sur ce sujet. « Il y a des freins cognitifs au dépistage avec des individus qui ont peur d’effectuer la démarche ou ont peur du résultat, d’autres procrastinent car ils sont trop confiants dans la qualité des soins en France. Ils imaginent que même avec un diagnostic plus tardif, tout ira bien », observe-t-elle. L’observance, c’est-à-dire la rigueur avec laquelle un patient prend son traitement, y compris dans la durée, est un autre problème majeur. Les interruptions de traitements indiqués dans des pathologies chroniques sont très fréquentes. « A la FFD, nous travaillons beaucoup là-dessus. L’observance dépend fortement de la relation médecin-patient, de la conviction du médecin et de la croyance du patient dans son traitement. C’est vraiment une décision partagée et il faut que le patient comprenne l’intérêt d’une prise à long terme », explique Jean-François Thébaut.

Un bénéfice global
La faiblesse des préventions secondaire et tertiaire est d’autant plus alarmante que les maladies cardiométaboliques forment un tout.
Elles sont intriquées et l’atteinte d’un organe accroit le risque de dysfonctionnement d’un autre organe, cœur, vaisseaux, reins, foie… Par exemple, 20% des diabétiques présentent une maladie cardiovasculaire ou rénale dont le plus souvent une insuffisance rénale ou cardiaque[12].
« Nous avons un exemple probant avec les analogues du GLP-1, illustre le Pr Philippe Gabriel Steg. En agissant sur une seule cible, cette molécule régule plusieurs fonctions cardiométaboliques à la fois : la glycémie, le poids corporel, les fonctions cardiaque et rénale. Elle apporte même un bénéfice sur l’apnée du sommeil. Tout cela simultanément. C’est bien que le fonctionnement de ces organes est contrôlé par des signaux moléculaires intriqués. Ainsi, atteindre les objectifs thérapeutiques sur une maladie, c’est protéger d’autres organes impactés par les mêmes facteurs de risque cardiovasculaires », confirme-t-il. Cela est bien documenté et doit maintenant encourager à une organisation des soins cohérentes, éloignée du travail actuel en silo. « Travailler sur les maladies isolées freine le progrès. Il faut aller vers une intégration de la recherche et de l’organisation clinique dans des pôles d’activité hospitaliers. C’est ce que fait l’IHU ICAN », insiste Stéphane Hatem.
Des initiatives variées et l’apport du numérique

Des initiatives germent partout en France, initiées par des acteurs privés ou publics, pour améliorer la prévention.
Parcours de prise en charge pluridisciplinaires pour une prévention secondaire ou tertiaire structurée, bilan de prévention aux âges clés de la vie, campagnes de dépistages… La CNAM prévoit notamment une grande campagne en 2026 pour inviter les assurés à connaître leurs chiffres de pression artérielle, glycémie, cholestérolémie, poids, pour agir en conséquence sur leur santé cardiovasculaire. Elle ciblera également les médecins généralistes pour lutter contre l’inertie thérapeutique. Le Pr Olivier Bourron a lui, évoqué un projet mené en partenariat avec des pharmacies pour dépister un diabète chez des patients arrivant avec une plaie du pied. « Une anomalie de conductance électrique, facile à mesurer, peut être révélatrice d’un diabète de type 2 », explique-t-il.
Mais surtout, l’attente est forte en matière d’outils numériques pour innover et augmenter l’efficacité des programmes de prévention.
« La demande d’outils pratiques émane de partout ; des médecins, des patients et des pouvoirs publics », clarifie Benjamin Vittrant, Senior medical scientist chez Withings. Cette société crée des objets connectés pour analyser des paramètres de santé chez les sujets sains, poids, urines, sommeil… « Les utilisateurs plébiscitent des scores explicites, faciles à comprendre, explique-t-il. Cela simplifie l’interprétation de données médicales parfois complexes et surtout, l’évolution de ces scores au cours du temps renseigne sur l’efficacité des actions mises en place pour améliorer sa santé. Or, le changement de comportement est bien la finalité de la prévention primaire », explique-t-il. La société travaille désormais avec des hôpitaux, a des produits prescrits dans certains pays, et intègre de plus en plus de soignants dans ses équipes. « Pour que cela fonctionne, il faut que ces objets répondent à un besoin, qu’ils soient utiles et bien acceptés par les patients », clarifie Benjamin Vittrant.
Un avis totalement partagé par Jean-François Thébaut : « Dans le diabète, les dispositifs de contrôle de la glycémie en continu sont plébiscités. Le patient perçoit immédiatement le bénéfice pour lui ». Toutefois, une composante importante est à prendre en compte : l’anxiété des utilisateurs. « Il est prouvé que porter des objets connectés augmente le niveau d’anxiété des individus et nous devons travailler là-dessus en parallèle », concède Benjamin Vittrant.
Des initiatives pour favoriser l’adhésion à ces outils numériques
Pour favoriser l’utilité et l’acceptabilité de ces outils, l’AP-HP a créé un incubateur au sein de l’Hôtel-Dieu pour rapprocher développeurs, soignants et patients. « L’hôpital se saisit progressivement du numérique, confie Nicolas Castoldi, directeur exécutif de l’initiative @Hôtel-Dieu AP-HP. Depuis l’épidémie de Covid, nous avons assisté à une floraison de start-up dans le domaine médical, mais jusque-là il y avait ces entreprises d’un côté et les soignants de l’autre. L’objectif désormais est de coconstruire les projets pour que les outils numériques développés correspondent exactement aux besoins des hôpitaux ». D’où cet incubateur pour créer un univers partenarial et structurer l’offre de services, quitte à repenser l’organisation des soins.« Pour l’instant, les objets connectés et numériques n’ont pas vraiment leur place dans la prise en charge et il faut faire évoluer cela, estime Nicolas Castoldi. L’objectif est qu’ils deviennent une aide majeure et non une charge pour les soignants et les patients ».

Ces projets incluent fréquemment les sciences humaines et sociales pour évaluer les comportements des patients et l’acceptabilité des différentes interventions. « S’il n’y a pas d’adhésion à ces démarches, il n’y aura pas d’impact », résume Franck Mouthon.
Prédire les trajectoires de santé
La recherche est également en ébullition.
Tout un champ exploratoire s’ouvre dans le domaine de la médecine prédictive. L’objectif est de dépister les vulnérabilités cardiométaboliques avant l’apparition des maladies et de prédire les trajectoires de santé de chaque personne à partir de son historique médical, de biomarqueurs, et de ses habitudes de vie, afin de stratifier les actions de prévention. Laboratoires privés et publics, notamment l’IHU ICAN qui associe sur un même site recherche fondamentale, translationnelle et clinique, travaillent d’arrache-pied à la découverte de ces marqueurs prédictifs. Ces recherches font appel à la biologie moléculaire (les omics), l’imagerie médicale ou encore à l’intelligence artificielle.
« Une étude[13] a montré qu’il y a un point de bascule entre 45 et 55 ans sur le plan biologique avec un vieillissement vasculaire et précoce qui précède l’apparition des maladies cardiovasculaires de plusieurs années. Cela signifie que le risque est détectable avant l’apparition des symptômes et que la maladie se construit silencieusement. Nous devons découvrir les biomarqueurs qui nous alertent sur cette fenêtre d’intervention. Nous comptons pour cela sur l’intelligence artificielle qui a déjà montré qu’elle peut prédire l’avenir médical d’une personne sur vingt ans simplement à partir de son dossier de santé ! En France, nous avons beaucoup de cohortes sur lesquelles nous appuyer pour progresser comme Constance ou E3N ».
Le Dr Antonio Gallo, Chef de l’unité de prévention des maladies cardiovasculaires Pitié-Salpêtrière travaille plus particulièrement sur l’hypercholestérolémie familiale. Son projet FH early implique 300 patients est destiné à corréler des mutations génétiques responsables de cette maladie aux symptômes des malades. « Certains font un accident cardiovasculaire très tôt et pas d’autres. Je veux savoir pourquoi et je suis sûr qu’on peut trouver des scores de trajectoire chez ces patients », estime-t-il.
Le laboratoire Roche Diagnostics cherche lui des biomarqueurs circulants associés à l’apparition de pathologies et à leur stade d’évolution. « Nous avons effectué un tournant, du curatif vers le préventif, prévient Laura Lalle, experte cardiologie chez Roche Diagnostics France. Avant, nous recherchions des marqueurs de phase aiguë des maladies. Aujourd’hui nous voulons pouvoir poser des diagnostics chez des sujets qui sont asymptomatiques mais dont la biologie montre qu’ils sont à risque. Pour cela, nous faisons des analyses de données massives des patients à l’aide de l’intelligence artificielle. Au niveau européen il y a de plus en plus d’appels à projet dans ce sens, c’est la force du collectif académique-industriel-patients », explique-t-elle. Progressivement, ces biomarqueurs seront intégrés dans des algorithmes prédictifs, dans un objectif de prévention ciblée.
Cette recherche doit aussi se concentrer sur l’exposome qui pilote les trajectoires de santé. « L’exposition prolongée à certains facteurs internes ou environnementaux, y compris au stade fœtal, est le « driver » principal des maladies cardiovasculaires. Or nous constatons que ces dernières surviennent de plus en plus précocement », confie le Dr Antonio Gallo. « Mieux connaitre ces déterminants permettra de mieux prédire les trajectoires mais aussi d’adopter une prévention plus fluide tout au long de la vie. Aujourd’hui, la prévention est trop statique avec les mêmes objectifs cibles chez tout le monde à tout moment. Or, les parcours de vie sont dynamiques et les paramètres de santé évoluent sans cesse avec les comportements« .
L’appel à un plan coeur

Force est de constater que les besoins en recherche et en innovation pour la prévention cardiométaboliques sont énormes. « Il nous faut un plan coeur à la hauteur du plan cancer, invoque le Gérard Helft. Nous devons convaincre les décideurs publics car il en va de la pérennisation du système de santé », conclut le cardiologue. En attendant de se faire entendre, la France peut déjà compter sur l’élan européen du Safe Heart Plan, premier plan cœur de la commission européenne, en espérant que les fonds ruissellent pour la recherche, l’innovation numérique ou encore la lutte contre les inégalités sociales.
[1] WHO Mortality Database (2025).
[2] Gabet A et al. Acute coronary syndrome in women: rising hospitalizations in middle-aged French women, 2004-14. Eur Heart J. 2017;38(14):1060-5.
[3] Rapport de la cour des comptes 2024 https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2024-05/20240529-Ralfss-2024-Medicaments-anti-cancereux.pdf
[4] Grave C et al. Arch Cardiovasc Dis. 2024
[5] Farley TA. N Engl J Med 2016;374:1303-1306.
[6] Esteban 2015 : étude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition, adulte 18 – 74 ans
[7] Santé Publique France 2025, https://www.santepubliquefrance.fr/presse/2025/les-maladies-cardiovasculaires-en-france-un-impact-majeur-et-des-inegalites-persistantes
[8] Bezin J.et al. Arch CV Dis 2017:110:91-8
[9] C Grave et al. Burden of cardio-cerebrovascular and renal diseases attributable to systolic hypertension in France in 2021. Hypertension 2024
[10] Santé Publique France. Hypertension artérielle : prévalence déclarée, dépistage et traitement. Baromètre de Santé publique France : résultats de l’édition 2024
[11] Esteban 2015 : étude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition, adulte 18 – 74 ans.
[12] Birkeland KI et al. Heart failure and chronic kidney disease manifestation and mortality risk associations in type 2 diabetes: A large multinational cohort study. Diabetes Obes Metab 2020;22:1607–1618.
[13] Yingjie Ding et al. Comprehensive human proteome profile across a 50-year lifespan reveal aging trajectories and signatures. 2025. Cell 188; 1-22






